Espace et trajectoires

Ce programme de recherche est né de la conjonction de travaux ultérieurs entamés en 2013 sur ce que l’on désigne sous le terme de trading à haute fréquence (high-frequency trading), et de l’édition, en 2015, de l’ouvrage de Sylvain Piron Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, publié par les éditions Zones sensibles en co-édition avec l’École supérieure d’art de Cambrai – Ésac (ouvrage récompensé par le concours Best Dutch Book Designs 2015 et qui a reçu le Grand-Prix des Rendez-vous de l’histoire de Blois en 2016). Le programme est dirigé par Alexandre Laumonier

Fonctionnaire de l’administration des papes d’Avignon, Opicino (ou Opicinus) de Canistris (1296 – 1355) a produit, pour son propre compte, des diagrammes déconcertants où se mêlent cartes et corps, symboles astraux et religieux. Exhumés peu à peu au cours du siècle passé, ses manuscrits suscitent encore de nombreuses interrogations. Sous la forme d’une enquête, Dialectique du monstre explore les différentes facettes d’une œuvre complexe et fascinante. Prêtre séculier de Pavie, fuyant les conflits politiques qui déchiraient la Lombardie des premières décennies du XIVe siècle, Opicino s’est réfugié à la cour papale à Avignon où ses talents d’écrivain lui ont valu un poste de scribe à la Pénitencerie pontificale. Tourmenté par ses responsabilités sacerdotales, souffrant des paradoxes d’une Église romaine riche et puissante qui prône la pauvreté et l’humilité, il a trouvé dans l’écriture et le dessin un moyen d’apaiser ses angoisses. Ayant appris à dresser des cartes marines selon la technique des cartographes génois, la géographie du bassin méditerranéen devient entre ses mains le support d’une symbolisation de tous les conflits qui le déchirent.

L’hypothèse de troubles psychotiques chez Opicino a plusieurs été plusieurs fois formulée et souvent rejetée. S’il est illusoire de formuler un diagnostic rétrospectif précis, sa souffrance psychique ne fait du moins aucun doute. C’est pour en comprendre les raisons que cet ouvrage tente de restituer le sens de la production graphique et textuelle du scribe des papes. Afin de donner à entendre sa voix, des traductions de différents passages de ses écrits sont intercalées entre chaque chapitre. Une vingtaine de reproductions en couleurs et trois dépliants hors-texte font entrer dans l’intimité de ces manuscrits étonnants. « Dialectique du monstre » (Dialektik des Monstrums) : par cette expression, Aby Warburg désignait le drame psychique fondamental de la culture, dont les réalisations ne viennent au jour qu’en surmontant un chaos originaire, dont elles laissent cependant affleurer la trace. Les dessins d’Opicino de Canistris exposent au grand jour, de la façon la plus explicite, la bataille qu’il livre contre ses monstres.

Un diagramme d’Opicini de Canistris

Cet ouvrage sur un « artiste » du Moyen Age hors-nome est le premier au monde à proposer une introduction générale à la production graphique d’Opicino de Canistris, repéré par Aby Warburg dès la fin du XIXe siècle. L’enjeu ici fut non seulement éditorial mais aussi graphique – reconstruction intégrale de certaines planches, travail sur des dépliants de grandes taille, jeux tabulaires sur le texte principal et les textes marginaux, etc. Mon travail graphique sur cet ouvrage fut de montrer comment un « savoir » théologique a pu se répandre sous la forme d’espaces géographiques et de trajectoires mentales dans des dessins à la fin du Moyen Age. En traversant ces espaces réels et imaginaires, Opicino de Canistris a mis en œuvre des trajectoires vivantes, graphiques et fantasmées comme peu d’artistes ont pu le faire.

C’est dans le cadre du travail de recherche graphique que j’ai mené lors de la réalisation de Dialectique du monstre que le programme de recherche Espaces et trajectoires est né. J’ai alors décidé de coupler ce travail sur les trajectoires mentales tracées par un moine du Moyen Age à l’étude, entamée en 2012 en dehors de l’Ésac, du trading à haute fréquence (HFT), qui désigne un nouvel ecosystème financier où des algorithmes vendent et achètent des produits financiers à la microseconde près (une microseconde = un millionième de seconde). Ces recherches m’ont mené à l’écriture d’un double livre, 6/5, sur la préhistoire et l’histoire de l’informatisation des marchés financiers (Zones sensibles, 2013 – 2014 – à paraître en poche chez Points-Seuil en août 2018). Ces recherches portaient principalement sur l’étude de la microstructure de marché (l’écosystème de formation des prix) en lien avec une anthropologie historique des concepts d’échanges, de monnaie, etc. (ce travail de fond donnera lieu à un autre ouvrage d’anthropologie des marchés à paraître dans quelques années, The Nature of Exchanges).

Cartographie des réseaux de trading en Europe

C’est à partir d’octobre 2014 que ces recherches ont pris un tournant à la fois « de terrain » et « graphique », lorsque j’ai commencé à étudier certaines des trajectoires induites par les réseaux utilisés par ces traders à haute fréquence pour faire transiter des informations d’une place financière à une autre. La plupart du temps ces réseaux utilisent de la fibre optique, enterrée et donc invisible, mais plus récemment, pour gagner deux fois plus de temps, ils utilisent les ondes hertziennes pour envoyer l’information d’un point à l’autre via un réseau d’antennes qui se doit d’être idéalement situé au plus proche de la ligne droite entre deux points. En Europe, les deux principales Bourses sont celles de Londres (réparties en plusieurs data centers) et de Francfort, ainsi les réseaux en micro-ondes doivent-ils traverser la Belgique puis les Hauts-de-France afin de relier ces deux points.

Dunkerque, Tour du Reuze, photographie d’Eline Benjaminsen

J’ai donc commencé à cartographier ces réseaux d’antennes à l’aide de documents publics (permis de construire, allocation de fréquences hertziennes par les régulateurs des télécommunication, etc.) mais aussi d’un travail de terrain consistant à visiter les lieux où se trouvent les antennes des traders à haute fréquence. Ce travail de terrain a comme objectif de montrer que les échanges boursiers ont une physicalité et sont visibles à l’horizon, liés à des lieux d’ancrage précis qui le plus souvent situés en hauteur (grand pylônes de communication – à Boulogne-sur-Mer ou Coudekerque-Branche –, bâtiments d’habitation élevés – comme la Tour du Reuze à Dunkerque –, châteaux d’eau, voire clochers d’églises, etc.). Il permet également de se rendre compte de la proximité, dans les Hauts-de-France, de deux réseaux distincts mais qui se recoupent physiquement : celui des traders à haute fréquence et celui des « migrants » qui, parfois au terme d’un long voyage de milliers de kilomètres, arrivent à Calais ou à Dunkerque dans l’objectif de traverser la Manche.

Intégrer ces recherches sur le trading à haute fréquence dans le programme de recherche Espaces et trajectoires avait donc tout son sens – comme le fait d’associer ce programme à l’Unité de recherche Hyper​.Local, puisqu’il s’agit ici bel et bien d’une investigation sur la géographie locale des trajectoires qui sillonnent les Hauts-de-France. Ces recherches locales mèneront à la publication d’un nouvel ouvrage en août 2018, 4/3, synthèse épique de cette enquête de terrain menée dans notre région.