PRIST (Programme de recherche Images, sciences et technologies)

Conduit par Nathalie Stefanov avec Stéphane Cabée, Cyril Crignon, Silvain Vanot et Marie Lelouche, enseignants à l’ESÄ, Nord-Pas-de-Calais / Dunkerque – Tourcoing.

Stimulations du champ

Le programme de recherche Images, sciences et technologies a été fondé en septembre 2015, au moment même où l’ESÄ se dotait de la filière Ar+image, une classe préparatoire à l’entrée au Fresnoy-Studio national des arts contemporains. À des échelles différentes et néanmoins complémentaires, chacune de ces institutions a engagé une réflexion sur les liens entre arts, sciences et technologies. A cet égard, ce programme s’insère dans la perspective pluridisciplinaire de l’Unité de recherche Hyper​.Local, en particulier dans l’axe Images, codes et récits qui s’intéresse « aux nouvelles formes d’écriture de l’espace issues des sciences et technologies contemporaines ». Il interroge la manière dont les recherches scientifiques déplacent certaines questions propres au champ de l’art ; il s’intéresse également à l’appropriation par le monde de l’art de nouveaux objets de recherche issus des sciences. Mentionnons par ailleurs que ce programme a participé au projet de recherche Oculométrie et perception des images : nouveaux enjeux esthétiques élaboré par Nathalie Delbard et Dork Zabunyan et est associé depuis juillet 2017 à la thématique Arts, sciences et expérimentations du Centre d’étude des arts contemporains (CEAC, Université de Lille) 1.

1 Voir à ce sujet : http://​ceac​.recherche​.univ​-lille3​.fr/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​p​a​g​e​=​a​r​t​s​-​s​c​i​e​n​c​e​s​-​e​t​-​e​x​p​e​r​i​m​e​n​t​a​tions

Présentation de Prist

Le programme de recherche Images, sciences et technologies s’adresse chaque année à plus de vingt d’étudiants de Master et de troisième année ; il est ouvert à ceux de l’université. Ces étudiants cheminent au voisinage de scientifiques, visitent leurs laboratoires et effectuent des séances d’expérimentation engageant leurs instruments de recherche. Une fois les ressources nécessaires réunies, informés des enjeux scientifiques, les étudiants sont amenés à produire des formes plastiques, puis à les présenter dans une ou plusieurs expositions. Un catalogue est également produit, qui permet de présenter les productions artistiques et donne l’occasion aux scientifiques et aux intervenants artistes de rendre compte de leur recherche.

Catalogue Master Mind, Galerie Commune, École Supérieure d’Art du Nord-Pas-de-Calais, Dunkerque-Tourcoing, site de Tourcoing, mars 2016, np. Catatalogue Cells Fiction, Éditions Espace Croisé, mars 2017, 80 p.

Depuis septembre 2016, le programme bénéficie du soutien de l’Espace Croisé, centre d’art contemporain (Roubaix), qui apporte son expertise auprès des jeunes artistes. S’ajoute au programme un troisième acteur, la plateforme de microscopie photonique TISBio (CNRS / Université de Lille), qui, depuis 2016, a rejoint l’équipe et dont le responsable, Corentin Spriet, ingénieur de recherche au CNRS, contribue par son regard scientifique et le dialogue constant qu’il établit avec les étudiants, à l’approfondissement du champ scientifique traité. Soulignons ici, par sa pérennité, la singularité d’un tel partenariat amenant une école d’art et des chercheurs à penser ensemble ce qu’est la recherche. Sciences cognitives, biologie cellulaire, physique des particules et théories sur l’origine de l’Univers sont autant de nouvelles thématiques initiées en fonction des spécialisations des scientifiques engagés chaque année dans le programme.

La science au service d’un renouvellement des problématiques.

A l’origine du programme, un constat. Les recherches menées dans les écoles d’art, faisant leur des questions traitées par les sciences humaines, ont été amplement développées. À l’instar de la sociologie, les modèles d’enseignement interrogeant les causes et les contextes dans lesquels les individus évoluent ont trouvé un large écho depuis quelques décennies. Comment renouveler les problématiques ? De quelle manière les sciences dites dures peuvent-elles contribuer à questionner les arts ? Serait-il possible d’inventer un enseignement qui soit à part égale dispensé par les scientifiques et les acteurs du monde de l’art ? L’hypothèse initiale est que l’art, s’il s’intéresse à l’homme et à son contexte, peut aussi passer par l’étude des éléments qui le constituent et composent son environnement. En d’autres termes, pour renouveler les pratiques et les enseignements artistiques, l’idée est de se tourner vers les sciences qui étudient « l’intérieur » de l’individu et les composantes de son environnement, vers ces recherches qui prennent appui sur le cerveau, la conscience, les cellules, la matière ou l’air que nous respirons. Le programme se pose alors comme une réflexion sur un possible élargissement du spectre de la culture artistique par la science et par l’étude des langages partagés.

Imaginons par exemple que le mot « espace » prenne la forme d’une surface réfléchissante et transparente. En la surplombant, on apercevrait dans sa profondeur se superposer de multiples approches susceptibles de faire émerger une pluralité de regards sur le mot en question. Profondeur de l’image, profondeur du mot font que les sciences et les arts partagent l’usage d’un certain vocabulaire : la ligne, le temps, la matière, l’espace, l’origine, la lumière, le mouvement, etc. Les arts et les sciences ont en commun le désir de tendre vers la connaissance. Mieux : d’en produire. Ils mettent en œuvre des langages, des formes, des instruments, des images et des visualisations. Pour paraphraser Aurélien Barrau, l’art comme la science sont des modes d’accès au réel, éminemment complémentaires.

Ainsi, bien qu’il ne s’agisse en aucun cas de faire du réductionnisme, l’hypothèse qui a été la nôtre fut que les questions philosophiques posées par la science étaient à même d’engager le jeune artiste à déployer sa curiosité dans des dimensions qui renouvellent les problématiques (et pourquoi pas les paradigmes) du champ strict de l’art.

2015 – 2016 : Master Mind

La première rencontre entre jeunes artistes et scientifiques eut lieu au sein du laboratoire en sciences cognitives et affectives (SCALab), confrontant directement les étudiants à l’un des champs de recherche les plus récents : l’étude du fonctionnement du cerveau humain.

Sur la plateforme technologique EquipEx-IrDive, située à l’Imaginarium à Tourcoing, Charles Gallay et Louis Carmine se prêtent aux tests EEG (électroencéphalogramme).

A la demande des chercheurs associés au laboratoire, les étudiants participèrent à plusieurs tests dont l’objectif était de mesurer comment les stimuli verbaux, sonores ou visuels structurent notre pensée. Équipés d’instruments de mesure, tels l’oculomètre, l’électroencéphalogramme ou le système de capture du mouvement par ultrason, ils eurent l’occasion de collecter différentes sources (imageries cérébrales, photographies et vidéos de laboratoire, d’instruments, etc.) qui furent à l’origine de leurs démarches plastiques. Rapidement s’immisça au sein des débats la question de l’intelligence artificielle – celle de l’humain augmenté. L’exposition et le catalogue Master Mind 2 ont permis de mettre en œuvre plastiquement des formes résolument tournées vers les devenirs de notre humanité.

2 Catalogue d’exposition. Master Mind, Galerie Commune / École Supérieure d’Art du Nord-Pas de Calais / Dunkerque – Tourcoing, site de Tourcoing, mars 2016.

2016 – 2017 : Cells Fiction

Puis le programme eut pour thématique les mondes microscopiques et leurs représentations. En partenariat avec la plateforme de microscopie photonique TISBio, les étudiants ont multiplié les séances d’observation sur différents microscopes, amenant leurs propres échantillons sous les objectifs de ces puissants instruments de vision qui donnent à voir des informations que nos yeux ne peuvent percevoir.

Design de manipulation pour la vidéo de Heng Liang, Ubi rosa est, 2017

Il est donc une fois encore question de regard ; d’un « au-delà » de nos sens. En quoi les recherches scientifiques questionnent-elles nos conditions de visibilité ? Comment ces instruments bouleversent-ils les représentations et les conceptions des objets qui nous entourent ? Les échanges entre les étudiants en art et Corentin Spriet, ingénieur de recherche, furent constitutifs de la construction partagée des protocoles et des observations. Ces processus créatifs ont également bénéficié de l’apport d’Adèle Vanot, responsable du fonds de la photothèque du CNRS, comportant plus de 50 000 images issues de laboratoires. En consultant la base de données, plusieurs questions se sont posées. Quel regard le monde de l’art porte-t-il sur les images scientifiques, dont certaines manifestent les choix esthétiques du monde de la science ? La visualisation de la science est-elle soumise à des tendances ? Les étudiants se sont appropriés ces ressources scientifiques d’une grande richesse, faisant état de connaissances très récentes. A l’issue de ces recherches, deux expositions et un catalogue furent produits 3. Notons ici que l’une des expositions s’est tenue à l’Espace Culture situé sur le campus scientifique de l’université de Lille à Villeneuve-d’Ascq, permettant au programme de s’adresser à la communauté scientifique.

3 Nous renvoyons ici le lecteur aux expositions Cells Fiction #1, Galerie Commune/​Ecole Supérieure d’art du Nord-Pas de Calais, Dunkerque/​Tourcoing, site de Tourcoing, mars 2017 et Cells Fiction #2, Espace Culture, Université de Lille, mai-septembre 2017.

2017 – 2018 : Collisions

Retenant pour thématique l’étude des constituants fondamentaux de la matière, en lien avec l’origine de l’Univers, nous avons invité plusieurs scientifiques et historiens des sciences à intervenir sur la question de l’atome, celle des nuages électroniques, des collisions, des accélérateurs de particules, de la matière noire et d’univers primordial. Car au fond, que savons-nous des éléments premiers qui nous structurent ? Mieux : pouvons-nous les représenter ? En imaginer des formes ? En proposer des conversions plastiques à l’aide de dessins, d’objets 3D, d’installations numériques et sonores ? Là encore, la thématique implique de se demander qu’est-ce que voir ?” et comment donner à voir – à sentir, à entendre -, des éléments dont on ne saisit que les interactions ?

Un séjour d’étude au Centre européen de physique des particules (CERN) et au Paul Scherrer Institut (Suisse) a permis aux jeunes artistes de rencontrer des physiciens, spécialistes de la physique des particules et de visiter les équipements, laboratoires et instruments de détection de cette science, afin de s’immerger dans le champ si fascinant de leurs recherches. Puis, ces sources ont servi à la réalisation de productions plastiques montrées dans le cadre d’expositions présentant les travaux des étudiants. Un catalogue a été également publié. Philipp Schmidt Wellenberg du Paul Scherrer Institut, partenaire du programme, a mis en place plusieurs rencontres avec des physiciens des particules, notamment avec Hans Peter Beck et Chiara Mariotti, contributeurs de la découverte du boson de Higgs. Des conférences d’historiens et scientifiques, tels Charlotte Bigg, historienne des sciences, membre du CNRS et du conseil de laboratoire du Centre Alexandre Koyré et Aurélien Barrau, astrophysicien, furent également programmées. Enfin, un module « Art & science » s’est tenu en janvier 2018, à Polytech (Université de Lille) qui a engagé les étudiants en art à produire en dialogue avec des étudiants ingénieurs.

2018 – 2019 : Prist atmosphère

En 2018 et 2019, le programme de recherche porte sur la question de l’atmosphère, en collaboration avec le Labex CaPPA (CNRS / Université de Lille), afin de croiser les perspectives, artistiques et scientifiques, sur un objet qui nous concerne tous : la composition de l’atmosphère, son évolution et la manière dont l’humain s’impose comme l’agent d’une transformation globale du système-Terre dont il n’épargne pas même l’enveloppe protectrice. Nous interrogeons le réchauffement climatique en mobilisant plusieurs acteurs qui en mesurent et en pensent son évolution : des philosophes de l’environnement, des scientifiques et des artistes contemporains.

Au-delà de la question de la pollution, la problématique de l’atmosphère est pensée à partir des bio-marqueurs que les scientifiques étudient ou développent pour mesurer l’impact des variations et des constantes de l’atmosphère sur le vivant. Ceci nous a amené à interroger le rapport éthique que nous entretenons avec l’animal et les usages que nous en faisons au sein même des laboratoires. Jean-François Bodart, professeur des universités en biologie cellulaire à l’université de Lille, a inauguré ce programme par une conférence sur les modèles animaux à l’ère de l’anthropocène.

Comme les années précédentes, les étudiants sont conduits à imaginer des formes plastiques à partir de ces nouveaux objets d’étude, à les présenter dans une exposition qui se tiendra en février et mars 2019 à la Galerie Commune et à contribuer au catalogue qui réunira les interventions des scientifiques et des théoriciens de l’art.

Le programme, qui se développe chaque semaine, est à retrouver dans son entièreté sur le site http://​prist​-esan​pdc​.fr