Savoir, tabulation, signes & code

En Occident, le savoir, de quelque nature qu’il soit (littérature, textes juridiques, tableaux comptables, dictionnaires, cartes géographiques, données scientifiques, livres scolaires, etc.), non seulement nécessite des systèmes d’écriture pour se propager, mais il doit également s’inscrire dans un espace – telle la surface d’une page. Si l’histoire de l’écriture, de sa naissance en Mésopotamie au code informatique contemporain, a été largement étudiée depuis quelques siècles déjà, en revanche cet espace d’inscription graphique que sont les tabulæ n’ont été que très peu exploré par les chercheurs.

Le mot latin tabula a designé, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, un espace graphique peu étudié en raison de sa polysémie : tabula pouvait désigner tout à la fois une planche anatomique, une carte géographique, un tableau comptable, l’index d’un livre, des tables astronomiques et bien d’autres dispositifs de mise en espace de connaissances au travers de dispositifs graphiques sensiblement différents (une carte géographique ne ressemble pas à un tableau comptable), mais cette polysémie renvoie à ce un point commun : la tabulation, opposée à la linéarité de l’écriture et à la spatialité de l’image. En l’absence d’étude similaire au célèbre livre d’Eric Auerbach Figura, les caractéristiques et les stratégies à l’œuvre dans les tabulæ doivent encore être étudiées plus en avant.

La tabulation – en tant que réparition spatiale de l’information sur un support – joua (et joue encore, cf. les processus de visualisation de données) un rôle important dans la transmission du savoir, mais aussi et surtout elle permet de classer l’information, de la rendre « visible » au moyen de dispositifs graphiques tabulaires déstructurant la linéarité de l’écriture (l’exemple ancien le plus évident étant les Bibles glosées/​polyglottes du Moyen Âge et de la Renaissance). Cet espace tabulaire a fait un retour en force avec l’arrivée de l’écran informatique et des processus d’hypertextes (même si l’hypertexte n’est pas tabulaire au sens classique du terme puisque des liens hypertextes jouent précisément sur divers espaces graphiques – l’on passe de l’un à l’autre, alors que l’espace graphique tabulaire donne à voir en un tout une réserve d’information).

Le projet de recherche « Savoir, tabulation, signes & code », animé par Alexandre Laumonier, se propose d’étudier de près cet espace de la tabula, en lien avec le séminaire du même nom destiné aux étudiants de second cycle.

État de la recherche (historique) ou synthèse des recherches réalisées en 2014 – 2015

Recherche et séminaire ont pris comme point de départ, en 2014 – 2015, un ouvrage tabulaire célèbre (quoi que peu lu car indisponible dans le commerce jusqu’en mars 2015), le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, dont les premières éditions datent en 1697. Ce dictionnaire est fameux pour deux raisons : l’une, intellectuelle, tient au travail de Pierre Bayle (1647 – 1706) lui-même, un philosophe historien qui comptait avec ce projet d’envergure (plus de 4 000 pages), corriger les erreurs historiques des dictionnaires précédents ; l’autre, purement graphique, tient à la mise en page de ce Dictionnaire : en reprenant le dispositif des bibles glosées médiévales (notes marginales, blocs d’information différents, etc.), et en donnant aux notes de bas de page plus d’importance qu’au texte lui-même, Pierre Bayle a spectaculairement renoué cette tradition des mises en page tabulaire, un dispositif parfaitement adéquat au projet intellectuel du philosophe.

Présentation vidéo d’un exemplaire du Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, publié en 1697.

Compte tenu de cet espace tabulaire, ce Dictionnaire n’a jamais été réédité avec sa mise en page originelle depuis 1802 (les seules éditions partielles contemporaines proposent une version linéaire du texte, qui n’a plus aucun rapport avec l’essence même du projet). Dans le cadre de la recherche à l’Ésac, une réédition partielle de cet ouvrage a été initiée en septembre 2014 et a vu le jour en mars 2015. La maquette originelle du Dictionnaire a été reconstruite, et 27 entrées différentes (concernant la philosophie et les religions) ont été recomposé, soit au final 228 pages en grand format. Ce travail de recomposition (dans tous les sens du terme) est à la fois un travail sur une matière ancienne (les lettrines sont par exemple celles de l’édition originelle du Dictionnaire) et sur les outils informatiques contemporains (les réglages typographiques ont été faits grâce à des expressions régulières, les tables de crénage de la police utilisée ont été retravaillées pour le projet, et toutes les possibilités offertes par le format OpenType ont été explorées).

Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique. Miscellanea philosophica, 2015

La réédition du Dictionnaire a paru en 2015 aux éditions Les Belles Lettres, en co-édition avec l’Ésac, et a donné lieu à une journée d’étude à l’abbaye de Vaucelles le 20 mars 2015.

Recherches en cours 2015 – 2016

Dans le prolongement de ces travaux sur la tabularité, la deuxième année du projet de recherche porte davantage sur les divers éléments constitutifs de cette tabularité, à commencer par l’écriture, et de fait la typographie. Il ne s’agira pas ici de réfléchir à la typographie en terme d’esthétique ou de genre, mais de tenter une approche anthropologique des caractères écrits avec un large spectre, en partant d’écritures numériques médiévales peu connues pour aller jusqu’aux origines de certains codes informatiques comme les expressions régulières.

Un point de départ intéressant est par exemple l’Essay towards a Real Character and a Philosophical language de John Wilkins (Londres, 1668), qui est à lui seul un objet à même de réfléchir à ces divers sujets : ce projet de langue universelle, naguère moqué par Jose Luis Borges et Michel Foucault en raison des catégories philosophiques non-scientifiques qui le sous-tendent, est en réalité plus intéressant qu’il n’y paraît. Avant d’imaginer ce « langage philosophique » qui se présente comme une langue universelle, Wilkins dut préalablement travailler à une taxinomie de toutes les choses du monde, ce pourquoi la moitié de l’ouvrage est constitué de tabulæ analytiques. À partir de ce travail tabulaire, Wilkins élaboré deux langues, l’une orale, l’autre écrite, avec un soin particulier apporté à la typographie (Wilkins engagea Joseph Moxon, l’un des grands typographes de son époque, pour dessiner le caractère de sa langue universelle). L’un des aspects les plus intéressants de ce projet est qu’il reprend notamment d’anciens chiffres médiévaux élaborés dans le Nord de la France, notamment à Vaucelles, qui étaient utilisés non pas pour compter, mais pour diviser l’espace graphique des pages des manuscrits – la question de savoir comment ces caractères médiévaux se retrouvent dans un projet de langue universelle quelques siècles plus tard sera l’un des enjeux de cette recherche.

Au-delà du projet de John Wilkins, c’est la notion même de real character qui est interrogée. Issu des travaux philosophiques de Francis Bacon, ce character ne désigne pas seulement le dessin typographique lui-même, mais également le concept sous-tendu par chaque mot, real envoyant à cette réalité supposée universelle. C’est dans ce contexte du naturalisme anglais du XVIIe siècle post-Bacon que commence à émerger une « science nouvelle » fondée sur le recueillement des données discrètes et leur traitement graphique. Non seulement Bacon institua des règles de travail pour les scientifiques (qui prenaient par exemple des livres à moitié imprimés, à moitié vierges, utilisés par les botanistes pour recueillir des informations sur le terrain, mais aussi et surtout pour les trier – i.e. les indexer), mais il poussa certains contemporains à réfléchir à la manière de construire des dispositifs techniques et graphiques pour indexer ces données (le premier data center occidental, l’Arca Studiorum est construit à cette époque, à l’aide d’une armoire en bois et de bouts de papier indexés extraits de ces livres pré-imprimés – l’ancêtre des data centers de Google). La pensée naturaliste permet également de faire le lien entre ces anciens projets de langues universelles et le code informatique du XXe siècle. L’origine des expressions régulières, dans les années 1950, n’est pas sans lien avec la naissance de la biologie au XVIIe siècle, précisément dans l’entourage de Francis Bacon ; de même, nous montrerons grâce à des travaux récents de neurobiologistes sur les écritures que le projet de John Wilkins n’était pas si non-scientifique qu’il n’y paraît.

Cette deuxième année de recherche sur les tables, les écritures numériques médiévales, les langues universelles, la conservation et l’indexation des données, les langages formels du code informatique, etc., donneront lieu à une Journée d’étude organisée par l’Ésac à l’Abbaye de Vaucelles le 9 mai 2016. L’intervention d’Alexandre Laumonier consistera en la présentation du chapitre d’un ouvrage en cours sur l’histoire de l’encodage d’informations avant l’arrivée de l’informatique (ouvrage à paraître fin 2017), chapitre ayant trait aux signes cisterciens développés à Vaucelles au Moyen Âge (un autre chapitre de cet ouvrage, sur les premiers centres de traitement de données du XVIIe siècle, sera présenté lors d’un colloque de Cerisy-La-Salle dédié à l’Archéologie des médias en juin 2016).

Séminaire et atelier de recherche et création 2014 – 2015

Le séminaire à destination des étudiants du second cycle a porté, en 2014 – 2015, sur la relation entre l’oralité et l’écriture, en se basant sur l’ouvrage désormais classique de Walter Ong, Oralité et écriture (Les Belles Lettres, 2013). À partir d’un extrait de 6 pages de cet ouvrage, les étudiants ont été amenés à réfléchir sur la manière dont des formes purement graphiques (tel l’espace tabulaire du Dictionnaire de Pierre Bayle) peuvent ou non se transposer oralement – ou, à l’inverse, comment des formes purement orales (tel l’accent d’une langue) peuvent être déclinées dans un espace graphique singulier.

Articulation, séminaire à destination des étudiants du second cycle, 2015 – 2016

Le séminaire de cette année se base sur un article du neuro-biologiste Marc Changizi, Character complexity and redundancy in writing systems over human history, qui consiste en une analyse des traits des caractères de plus de 100 écritures dans le monde. À partir de ce texte, les étudiants doivent choisir parmi ces 100 systèmes une écriture inventée (par opposition à une langue naturelle), faire un exposé oral retraçant l’histoire et la particularité de l’écriture choisie, puis de produire une analyse technique en reprenant l’approche scientifique de Changizi, le tout donnant lieu à la réalisation d’un livret (à la manière d’un spécimen typographique).